Demandez les programmes!

Professionnellement, Jean Cazes a le profil type du technocrate. Polytechnicien, ancien responsable du service commercial d’Antenne 2, ancien conseiller pour la télévision auprès de Jack Lang, il est également l’auteur d’une thèse sur les rapports douloureux de l’art et de l’économie. Mais il n’a rien cependant d’un carriériste au confort douillet des ministères, il a préféré le monde turbulent des affaires de l’audiovisuel. En fondant Initial, une société de production audiovisuelle tous azimuts, Jean Cazes obéissait d’abord à son amour pour les images, bien plus qu’aux perspectives juteuses du marché à venir de l’audiovisuel. «Il faut tout axer, dit-il sur la production. Multiplier les activités, pour limiter les risques d’échec. On ne peut pas échouer dans tous les domaines, ou alors c’est qu’on est un mauvais…» L’homme est un passionné, mais il a la tête sur les épaules. Sa société est solidement structurée. Une douzaine de personnes très motivées et de gros actionnaires parmi lesquels on peut compter outre la Caisse des dépôts et consignation, un grand groupe américain Lorimar Telepictures. Producteur heureux de la série des «Dallas», Lorimar est né d’une aventure économique, comme il ne peut en arriver qu’aux USA. Parti de rien, quelques copains deviennent milliardaires grâce à la télé. Normal, les Américains ont le plus beau marché d’images du monde. Des chaînes à foison, du câble, des magnétoscopes comme s’il en pleuvait.Antenne 2 Un marché qui se chiffre en milliards de dollars. Sur une seule production, un Américain peut espérer ramasser 300 % de bénéfices contre 10% pour un Français. Une broutille dans ce marché où les Américains sont monumentaux, tout puissants, incontournables. Mais pourquoi les Européens n’essaient-ils pas d’infiltrer ce prodigieux marché télé? Quelques séries ont bien réussi à franchir l’océan, mais la plupart butent sur ce mur de l’Atlantique qui paraît infranchissable autant par les problèmes financiers que par une certaine idéologie culturelle. Ne riez pas. C’est un problème sérieux comme le précise Jean Cazes avec cet exemple : «Nous avons produit une série documentaire sur la gastronomie réalisée par Jean-Louis Comolli. Cette série est passée sur Public Broad casting System. Pour qu’elle soit diffusée, il a fallu refaire le montage de A à Z. Au cours d’une séquence on voyait seulement les mains du cuisinier, pas sa tête. Inacceptable pour les Américains. Trop compliqué, pour eux tout doit être limpide. On parle d’un objet, hop, un gros plan en encadré. Nous avons été obligés de faire deux versions, une pour les USA, une pour l’Europe». Revenons en France. Les journaux sont pleins de rumeurs sur une explosion médiatique, l’éclatement des écrans, la privatisation, les futurs débouchés du câble. Trente ans plus tard, nos producteurs télé sont-ils eux aussi à la porte d’un mini Eldorado? Jean Cazesrésume bien l’état d’esprit général : «Nous sommes aujourd’hui sur un marché tout petit qui, s’il ne devait pas grandir, nous permettrait à peine de survivre. En toute logique, ce marché peut croître dans années qui viennent, mais pour l’instant no n’avons aucune certitude Il peut aussi bien s’effondrer du jour au lendemain». Au secours, quelle timidité! Où sont pas, l’explosion des images, immenses marchés potentiels que représentent les millions de téléspectateurs transformés chaque soir en télé gobeurs. Vite fait un petit cours d’économie, indispensable, pour comprendre le marché français des grammes. Pendant longtemps, la télé publique régnait sans partage sur le territoire national. Aucune concurrence, l’autosuffisance. En 1974, le gouvernement institue une logique commerciale de concurrence entre les chaînes du service publique. La compétition fait monter les enchères, tout doucement. On paye de plus en plus cher pour des émissions de variétés vedettes, pour les actualités, pour les retransmissions sportives. Hélas, redevances et publicités, les ressources n’arrivent pas à suivre. Il faut rogner sur les budgets de création en particulier. D’autant qu’on peut avoir de bonnes séries pas chères en les achetant à l’étranger. Et revoilà les Américains. Ils détiennent des stocks et des stocks de séries souvent excellentes, déjà amorties et pouvant donc être vendues à un prix défiant toute concurrence. Un prix très bas, 500 000 francs l’heure de «Dallas». Alors qu’une heure de fiction originale coûte de 3 à 10 millions de francs l’heure. Les producteurs privés ont de plus en plus de mal à respirer. Une seule issue pour eux : la vente multiple à l’étranger, et l’aide de l’État par le biais du fonds de sou tien à la création télé. Dernière partie du drame des producteurs privés : les chaînes publiques n’ont pas vraiment besoin d’eux. L’essentiel des commandes est passé à la SFP (Société française de production) par contrat. Une pénalisation qui en amène fatalement une autre. Comment voulez-vous convaincre un Belge, un Allemand, un Australien d’acheter votre produit, si vous ne l’avez pas vendu dans votre propre pays? Pas sérieux. Obligation donc pour le producteur privé de passer sous les fourches caudines : prix d’achat anormalement bas, association en coproduction. Le domaine public domine le jeu, toutes cartes en main. La privatisation, une solution? Oui, si une partie des commandes qui allaient vers la SFP se détournent vers les producteurs privés. Oui, si la concurrence fait monter les prix et permet de mieux rentabiliser la création de programmes. Non, si les nouvelles chaînes privées n’ont aucune contrainte dans leurs achats laxistes. La porte ouverte à la ruée sur la série bon marché et la faillite pour les privés, déjà très contraints dans leurs structures de management. La quinzaine de sociétés qui se partagent le marché sont tous à peu près bâtis sur le même modèle : peu de personnel (en moyenne une dizaine), de gros actionnaires ou des sociétés émanant de groupes déjà bien placés dans la presse ou l’édition. Les petits producteurs indépendants, il en existe encore quelques-uns aujourd’hui. Au téléphone, il se décrit comme l’un des derniers producteurs à l’ancienne. Hervé Masquelier a déjà trois faillites derrière lui, mais il est toujours prêt à foncer. Volubile, il peut parler des heures durant des blocages du système télévisuel. Ah, s’il pouvait vendre ne serait-ce qu’une heure de programme! Habitué à courir les bureaux des grandes chaînes «à la télé tout le monde me connaît…», il frôle sans jamais l’atteindre la commande qui ferait tout basculer. Dans son catalogue, les futurs programmes s’étalent. Séries policières, documentaires sur le théâtre, des projets, des projets il y en a pour tous les goûts. Les idées sont bonnes, manque seulement… de l’argent, de l’argent! Voici pour le petit. Voyons les grands : Télé-Hachette, un grand groupe très ambitieux et très bien outillé avec Channel 80. Ici, aucun complexe face à la concurrence, d’où qu’elle vienne. Télé-Hachette attaque le haut de gamme, la fiction lourde pour le «prime time», c’est-à-dire la tranche horaire royale de 20 h 30 à 22 h 30. Deux heures où les télés sont les plus regardées, où n’importe laquelle d’entre elles se doit d’offrir les programmes les plus attrayants. La fiction lourde, c’est de la dramatique à grand spectacle, la production reine pour la télé. Hachette est un groupe d’édition très puissant qui a les moyens de sa politique. Sa stratégie tient en deux points : qualité et vision internationale. Les deux sont liées d’après Monique Trnka, la présidente de Télé-Hachette : «Les téléspectateurs du monde entier sont de plus en plus exigeants sur la qualité des productions. Loin de laminer, de tirer vers le bas le niveau de nos séries, le fait de s’adresser à un public international nous stimule pour fabriquer les meilleurs programmes possibles». Eh oui, si vous voulez produire de belles séries, il vous faut beaucoup d’argent. Pour réunir cet argent, il faut s’adresser à des partenaires étrangers, la coproduction. Les intéresser avec des sujets qui peuvent tout aussi bien captiver un Belge qu’un Canadien ou pourquoi pas un Américain. Dans les faits, cela se traduira par un projet qui verra peut-être le jour : «La vie de Hemingway». Hemingway, bien qu’Américain est mondialement connu. Il a vécu dans de nombreux pays européens. Autre exemple : la vie de Mère Teresa, Prix Nobel de la paix, symbole de la lutte contre la pauvreté dans le monde. Voilà encore un thème qui peut séduire les téléspectateurs du monde entier. Mais l’actualité française peut aussi se révéler un excellent gisement de bons sujets. Télé-Hachette propose une série inspirée de la vie des médecins sans frontières. Depuis quelques années, ces médecins multiplient les exploits aux quatre coins du monde. Un jour ou l’autre, ils devaient bien finir par inspirer l’imaginaire des producteurs. Autre grand projet de Télé-Hachette : une adaptation de «L’affaire», le livre de Jean-Denis Bredin avec Costa-Gavras, Jorge Semprun et Yves Montand, respectivement réalisateur, scénariste et acteur. Pour Télé-Hachette, la différence entre la télé et le cinéma, ça n’est finalement qu’une question d’écran… Séries internationales, tournage en anglais, auteurs du monde entier, pour s’en sortir faut-il standardiser les séries comme les Américains? Jacques Dercourt, directeur de Télécip, autre société de production de fiction lourde, est catégorique : «Le plus mauvais service qu’on peut rendre aux séries françaises, c’est de les comparer aux séries américaines. Les Américains sont parfaits dans la forme, mais sur le fond, ils tournent en rond». Vieux dilemme : «Starsky et Hutch», une coquille vide sans jaune d’œuf? Quand on rencontre Simone Harari de Télé images, cette certitude devient plus floue. Télé images, c’est «Maguy». Une série qui fait le plein chaque dimanche soir sur Antenne 2. «Maguy» est directement importé d’outre-manche, une «sitcom», une comédie de situation ou le nouveau boulevard. «Nous devons vendre du bonheur. Les gens ne se mettent pas devant le petit écran pour se casser la tête ou se morfondre devant des idées noires. Du bonheur, du bonheur, vous remplacez le trio infernal, le mari, la femme, l’amant par tous les problèmes de la vie quotidienne. Mais attention, à chaque fois les héros trouvent la solution et dans la bonne humeur, bien sûr! Les dialogues sont écrits par un groupe de publicitaires choisis pour leur efficacité et leur docilité. Avec les publicitaires, pas de problèmes d’états d’âme, ils sont habitués au travail à la commande. Les épisodes sont testés sur des échantillons de téléspectateurs». Les règles du marketing appliquées à la télé. Efficacité. Efficacité. Et ça marche. «Maguy» est un triomphe du taux d’écoute. Les projets de Télé images : une série de fiction sur la naissance des grandes agences de presse. Un sujet moderne qui sera traité de manière très vive, très enlevée. Un autre projet, un peu plus lointain, avec Bernard-Henri Levy, une série sur les moments forts du XXe siècle. Ça promet… Quittons la fiction, pour faire un petit tour du côté du documentaire. En déclin, paraît-il? Il n’intéresse plus personne. On préfère se distraire, plutôt que de découvrir. Ce n’est pas l’avis de Jean-Pierre Guérin, directeur de Télé libération. «Un soir, j’allais regarder un film sur la Une. Un Gabin multi diffusé. J’ai changé de chaîne et je suis tombé sur un documentaire sur le Veldettio pendant l’Occupation. J’ai appris un tas de choses». Télé libération essaie de monter une série documentaire sur l’histoire des colonies françaises, avec des images d’archives. Le financement est un gros problème : «Nous devons le faire, sinon une partie de l’histoire de la colonisation française partira en fumée. Acheter celle traitée par les Anglo-Saxons n’aurait aucun sens.» La série coûte très cher mais quelle importance? Sa rentabilité ne peut se mesurer dans l’immédiat. La durée de vie d’une telle production est longue. Télé libération monte aussi des opérations de télé en direct : des retransmissions de festivals du sud de la France, en coproduction avec FR 3 qui fournit l’espace. Télé libération trouve les financements. Entrons dans le domaine des news. Les mieux placés, Gamma et Sygma. Toutes les deux ont un département télé. Toutes les deux ont mené des expériences de télé en direct. A Cannes, pendant le festival pour Sygma, dans le cadre de la mission câble pour Gamma. Là s’arrête la ressemblance. En fait, les deux agences ont deux politiques très différentes. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres chez Sygma c’est la Bétacam. Une caméra fantastique qui fait tout à la fois. Un seul opérateur pour l’image et le son, la caméra stylo. Premier coup d’éclat qui lance l’agence en télé. Michel Parbot est seul sur l’île de la Grenade quand les Américains débarquent. Seul avec sa Bétacam. Scoop mondial. Suit le lancement de Canal +. Un accord est signé entre Pierre Lescure et Hubert Henrotte, le fondateur de Sygma, pour produire «Zénith». De l’audace, toujours de l’audace. Sygma achète dix Bétacam, une petite fortune, et tout le matériel pour pouvoir produire des émissions clés en main. Tout est fait sur place jusqu’au générique. L’agence mise son développement sur le « people s, département dirigé par Monique Koutznekoff. Le people, c’est du portrait de star comme dans Elle ou Paris-Match. Sans complexe. Gros succès. Les équipes ultra-lé-gères font merveille. Sygma se fait connaître. Quand la 5 est lancée, pas question de s’engluer dans de lourdes structures de personnel. Elle fait appel à Sygma pour les reportages de «C’est beau la vie» ou de «Cherchez la femme». L’agence n’a pas pour autant abandonner le grand reportage. Chaque mois, elle diffuse dans le monde entier un magazine de sujets d’actualité. Chez Gamma, on fait dans le grand’ reportage. Un créneau difficile. Il faut trouver le bon sujet avant tout le monde, prendre de vitesse les télés du monde entier avec dix fois moins de moyens. Il faut anticiper. Gamma travaille sur dossier. L’affaire des Philippines par exemple. Quelques mois avant la chute de Marcos, une équipe s’envole, pour stocker des images. Quand la dictature s’effondre, Gamma peut proposer des heures et des heures d’images, sur les Philippines, aux télés du monde entier. Une politique risquée. Quand un sujet ne marche pas, l’agence en est pour sa poche. La concurrence est rude surtout face aux Américains. Encore eux. Au premier frémissement de satellites, les grandes chaînes spécialisées dans l’actualité, comme Câbles News Networks, sont prêtes à envahir l’Europe. En prévision, Gamma a signé un accord avec l’AFP et le quotidien Le Monde pour créer un pôle d’actualité francophone… Une autre manière de voir le monde. Chaque pays a sa sensibilité. La vision des Américains est très particulière. La bonne conscience blanche, anglo-saxonne et protestante. Gamma veut avoir une autre approche de l’actualité, plus nuancée. Que vont devenir toutes ces sociétés à l’équilibre financier fragile face aux géants américains regorgeant d’idées et d’argent? L’enjeu est de taille. Les gouvernements en sont conscients. Jamais il n’y a eu autant d’aides à la création de programmes audiovisuels. La privatisation peut être une chance pour ces sociétés. Il faut construire patiemment l’Europe des images pour avoir un marché qui permette à ces sociétés d’acquérir les forces nécessaires et les moyens financiers pour leurs futures réalisations. En France, tout le monde le sait, on a des idées. Pourvu qu’elles ne restent pas dans leurs cartons.

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